« Il y a un temps pour regarder devant soi, et il y a un temps pour se retourner vers le passé, afin de retrouver ceux que l'on a laissés derrière soi. »
Ce soir-là semblait avoir été celui choisi par le destin. Vingt longues années s'étaient écoulées depuis qu'il avait quitté Usania, et surtout Elisiario, cette ville qui l'avait vu grandir, aimer, souffrir, rire… et mourir un peu.
Pourtant, au moment où sa Ford cabriolet V8 noire franchit lentement le vieux pont qui dominait le fleuve, il eut l'étrange impression que ces deux décennies n'avaient été qu'un souffle.
Les lumières de la ville dansaient à la surface de l'eau, brisées par les ondulations du courant. Elles semblaient hésiter entre le présent et le souvenir, comme si le temps lui-même refusait d'abandonner ces lieux, et chercher tant bien que mal à se figer.
Frankenstein ralentit sans même s'en rendre compte.
Un sourire empreint de mélancolie illumina son visage.
- Elisiario... te revoilà enfin.
Sa voix se perdit dans le vent de cette douce soirée.
- Tu m'as tellement manqué...
Il laissa échapper un léger rire.
- Vingt ans... vraiment ? Dix, peut-être ? Non... vingt. Oui, cela fait exactement vingt ans que nous nous sommes quittés. Depuis 2006 je crois…
Il resta quelques instants immobile, les mains posées sur le volant. Son regard parcourait les rues avec la lenteur de celui qui feuillette un vieil album de souvenirs.
Chaque immeuble semblait garder la mémoire d'une histoire oubliée et chaque carrefour évoquait un éclat de rire, une dispute, une promesse, une blessure. Même les pavés paraissaient murmurer les noms de ceux qui avaient autrefois foulé ces rues à ses côtés.
Pourtant...La ville avait changé. Les années avaient effacé bien des visages et lui non plus n'était plus le même homme.
Malgré cela, une certitude demeurait au fond de son cœur : quelque part, parmi ces ruelles, subsistait encore une part du jeune homme qu'il avait été. Peut-être même quelques fragments de ceux qu'il avait tant aimés.
Il gara sa Ford dans une ruelle étroite, sous un vieux lampadaire qui diffusait une lumière vacillante. Le silence régnait en maître. Frank inspira profondément.
- Bon... commençons par le commencement.
Quelques minutes plus tard, il s'installa à la terrasse d'un vieux bar.
Le verre de whisky qu'on déposa devant lui répandait de légers reflets ambrés sous les lampes de la terrasse. Il le porta lentement à ses lèvres. La première gorgée lui brûla agréablement la gorge.
- Allez... aide-moi à remettre un peu d'ordre dans tout ça...
Son regard se perdit au loin et ses souvenirs revenaient par vagues.
Acmar…son frère d'armes, son plus fidèle compagnon. Où pouvait-il bien être aujourd'hui ? Était-il encore en vie ? Comment avaient-ils pu laisser le temps les séparer sans jamais tenter de se retrouver ?
Frankenstein ferma les yeux un instant mais aucune réponse ne vint, seulement d’avantage de questions. Puis une autre pensée traversa son esprit.
Les SOD...
Les Shadows of Delivery.
Les Ombres de la Délivrance.
Ce gang qui avait été sa famille. Existait-il encore ? Ou bien s'était-il dissous comme une fumée noire emportée par le vent de la nuit ?
Il promena son regard sur les façades voisines. Les anciens tags, les affiches, les symboles qu'il connaissait par cœur...Tout avait disparu.
À leur place, d'autres emblèmes, d'autres couleurs, d'autres noms, des gangs nouveaux, des inconnus. Ils étaient là... mais ne racontaient rien à son cœur.
Et les Philosophes ? Ce cercle étrange d'écrivains, de rêveurs et de penseurs dont les mots étaient aussi beaux que dangereux.
Hunter...
Kaez...
Once Upon a Time...
Le simple fait de prononcer leurs noms dans son esprit réveillait des souvenirs qu'il croyait ensevelis. Debase, Kilya, Yannb, CaptainFalcon, revoir l'un d'eux...ne serait-ce qu'un seul visage...Il aurait donné beaucoup pour cela.
Autour de lui, les passants allaient et venaient. Ils riaient, discutaient, vivaient.
Lui les observait en silence, faisant lentement tourner son whisky dans son verre.
Le parfum boisé et fumé du breuvage semblait être le seul compagnon fidèle de cette soirée.
Puis une évidence s'imposa. Il ne connaissait plus personne ici. Elisiario était devenue une ville étrangère et il allait devoir tout reconstruire, tout recommencer, comme un homme qui revient d'entre les morts. L'argent gagné autrefois avec les SOD n'était plus qu'un souvenir. Il lui faudrait retrouver un travail, un commerce, un nouveau moyen de gagner sa vie. Cela dit, dans cette ville, les opportunités ne manquaient jamais.
Demain...peut-être pousserait-il la porte de l’ANPE, ou peut-être signerait-il un nouveau contrat auprès d'un chef de gang. Qui sait ce que l'avenir lui réservait ?
Il termina son verre.
- Bah... on verra ça demain.
Il tapota la poche de son pantalon.
- Une cigarette ne me ferait pas de mal.
Sa main chercha machinalement son briquet, puis l'autre poche, puis la veste. Son sourire disparut aussitôt.
- Hein... quoi ? Il recommença, plus nerveusement. Une poche, puis l'autre. Rien.
Il leva les yeux au ciel avant de laisser échapper un soupir.
- Ah... ***. Pas de briquet...hum ca me rappelle un truc.
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